LA PSYCHOLOGIE QUI EST EN NOUS, ON L'APPELLE PARAPSYCHOLOGIE. ELLE Y EST DEPUIS TOUJOURS, C'EST LA PSYCHOLOGIE ANIMALE. IL Y A DE PLUS EN PLUS DE GENS NORMAUX ! CHEZ QUELQUES PERSONNES, JE DISTINGUE UN FUTUR MERVEILLEUX.
Un jour un couple agé vient à la consultation. C’était pour leur fils: il s’était étendu pendant un bon moment sur le corps de son ami mort. Moi je ne voyais pas ce que ça avait de bizarre, et je leur dis. Alors ils m’ont expliqué: “Oui, et notre deuxième fils nous donne plus de soucis. Nous nous faisons vieux, c’est un bon fils, il nous rapporte sa paie à la maison, il est très sage; mais tous les vendredis nous devons le crucifier. Ça devient un peu difficile pour nous de soulever sa croix derrière la maison”. Alors j’ai bien réfléchi, puis je leur ai dit: “Avez-vous déjà pensé à établir un système de poulies qui permettrait de lever cette croix sans effort du premier étage?” Ils m’ont répondu: “Non, ça, on y avait jamais pensé."
Un jour un patient m’a été envoyé par la consultation des voies pulmonaires. Il tenait un aérosol en main. Tout à coup il dit: “tiens, c’est drôle ça fait une heure que je vous parle et je n’ai toujours pas utilisé ma bombe!”. En blaguant, je lui répond: “Vous êtes anarchiste?”… Il regarde de gauche à droite et me réponds: “Oui! Comment l’avez-vous deviné? C’est mon problème, je suis assez haut placé dans une banque et j’ai peur que l’on ne découvre mon passé. J’ai fait partie d’un groupe d’anarchiste quand j’étais jeune et je suis mort de trouille à l’idée qu’on le découvre”. Voilà que sans le faire exprès je venais de gagner un an d’analyse. C’était un peu fou de ma part de lui avoir posé cette question. J’avais découvert son secret en gagnant sa complicité.
Un jour un malade a voulu m’étrangler à la consultation de psychiatrie. On se battait, il était plus fort que moi au corps à corps, mais j’avais une meilleure allonge en boxe. Tout à coup, une vieille infirmière est entrée et a crié: “Qu’est ce que c’est, qui a commencé?” Et du coup, on était comme deux petits garçons, ça nous a arrêté. Et c’est ça le mot qui est un peu fou, mais qu’il fallait dire! Il y a tout le temps des choses comme ça à vivre.
François Debauche est psychosomaticien et vit à Bruxelles. Après cette évaluation consternante sur la normalité, il se met à parler et s’engage dans sa pensée comme dans une quatrième dimension.
Il y a de plus en plus de gens normaux. Un jour j’ai rencontré une personne normale. Cela m’a permis de constater qu’elle possède cent mille fois plus de facultés que moi qui suis dans la moyenne des gens. Une personne normale n’a pas peur de la déraison. Il faut se rendre compte que nous n’utilisons pas la cent-millième partie de nos potentialités humaines. J’appelle normale une personne qui va au-delà, qui utilise ses potentialités créatives et les développent au quotidien, à tout instant…
Dans le ventre de la mère se refait toute la biologie, toute l’histoire de la vie depuis la première cellule... On passe de l’eau à l’air: la naissance, formidable choc, puis on recommence toute l’histoire de l’homme en accéléré: le Cromagnon, les grottes d’Altamira, on refait le feu etc… et on devient l’enfant actuel qui apprend les mathématiques arabes. Puis, d’un coup, on devient l’homme adulte et on ne sait pas pourquoi, l’évolution s’arrête là. On commence alors une répétition abrutissante. Donc après neuf mois de turbin et seize ans d’activité prodigieuse, tout d’un coup commence le répétitif…
L’homme est extraordinairement adaptable et malléable. Comment arrivent-on à vivre, à s’en sortir, dans un univers si rétréci ? Pour vivre autrement il faudrait réconcilier la philosophie lumineuse de l’Orient avec l’éthique scientifique lumineuse de l’Occident. C’est difficile jusquà nouvel ordre, mais ce n’est pas impossible. La dialectique est beaucoup trop lente. On ne respecte pas le rythme très lent de l’amour véritable. C’est le rythme rapide de l’angoisse qui prédomine, le cerveau fige la situation. L’éducation s’est faite là dedans donc il est difficile voire impossible de pratiquer une dialectique vivante.
La psychologie animale qui est en nous, on l’appelle la parapsychologie. Elle y est depuis toujours.
Je distingue chez quelques personnes un futur qui sera merveilleux. Moi-même je ne peux pas l’atteindre… Peut-être suis-je comme Moïse qui n’entrera pas dans la terre promise ? Tout le monde essaie de quitter le programme de l’ordinateur. Mais on essaie avec des références qui sont contenues dans le programme!… Alors comme ça, c’est impossible jusqu’à nouvel ordre. Ce programme a pris une importance trop grande. Je pense que nous avons besoin de notre petit moi comme outil. Comme outil social, comme outil professionnel. Mais ce moi est un usurpateur! Il a pris le pouvoir, alors il fait un délire d’importance et on tombe dans le concurrentiel, le compétitif, le comparatif, le monde des sceptiques dominé par la loi du plus fort. Et ça c’est le rythme de l’angoisse. Il faut que, perdant notre délire d’importance, nous rejoignions une pensée beaucoup plus grande que la nôtre et nous nous empêchions d’être idiot.
Dès qu’un adolescent réalise que son environnement ne lui convient pas, il part dans la créativité et s’empêche d’empêcher. L’homme, c’est quand même la vie qui prend conscience d’elle-même… L’étape d’après est plus intéressante, on rentre dans le complémentaire. C’est l’âme qui prend le dessus… L’amour, comme une troisième personne, change le niveau où l’on vit. Il est une dimension primale, spirituelle en même temps qu’une autre forme d’intelligence… Il faut donc sortir du programme pour trouver le sens!”. (François Debauche expose alors l’exemple d’un polonais qui pendant la guerre, en un éclair d’intelligence et d’à propos, sort deux mots magiques, sauve sa peau et celle de dizaines de personnes face aux feux nourris des opposants).
“Tous les jours on rencontre des gens qui sont capables de trouver le mot — mais c’est vrai qu’ils font un peu givrés sur le coup. Dans ses sagesses, l’homme normal a intégré les valeurs de la tradition et les valeurs progressistes. Il tire l’essentiel des valeurs qu’on lui a communiquées et considère sa créativité enfantine comme un véritable atout. Il totalise les deux pôles à tout moment et très rapidement. Dans toutes les situations, il crée pour vivre. C’est une mécanique du bonheur. Quelque chose qui se situe au niveau de l’amour-connaissance. C’est le monde de la troisième personne. Il faut beaucoup de réceptivité pour saisir l’attitude qui convient à reçevoir les forces et les connaissances de l’extérieur. Et cette attitude n’est pas une conquête, c’est une aptitude réceptive à créer. C’est ce que les orientaux tentent de réaliser mais ils le paient de leur personne, c’est beaucoup trop cher! Mais ils disent: ‘on ne peut pas faire autrement’. C’est leur challenge… Ils réussiront… ou nous réussirons ensemble!
On en vient au dialogue avec les civilisations. Il en faut énormément de ces dialogues. Il faut y aller! Puis l’humour c’est déjà le dérèglement d’une certaine cohérence exagérée. C’est votre but manifestement de faire voir autrement. A ce point de vue là, votre revue m’a lair thérapeutique! Dans mon métier je fais du beau travail me semble-t-il, mais voilà, je ne sais pas toujours l’expliquer à mes confrères. Je n’aimerais pas être découragé. Pour faire ce boulot il faut une grande sensibilité et cette sensibilité me fragilise aux efforts qu’on pourrait faire pour me décourager, m’empêcher de mener à bien mon travail. Qui pourrait expliquer par des paroles tous ses sentiments ou tous ses désirs? Personne, assurément, même ceux qui sont l’objet des plus grandes faveurs. Il faut composer, avec générosité et dans la plus grande simplicité, des figures, des comparaisons et des analogies pour traduire quelques uns de ses sentiments. Sinon ils sont pris pour des extravagances plutôt que pour des paroles raisonnables. Voilà pourquoi tous les saints docteurs, malgré tous leurs commentaires, n’ont jamais réussi à expliquer quoi que ce soit avec le language. On a besoin du préjugé favorable de celui avec qui on dialogue! Voilà pourquoi toutes les formes d’expression sont nécessaires au dialogue”.
© “SOLDES - FINS DE SÉRIES” magazine
interview: Michel RENARD, présentation: Marc BORGERS