Mr X, peintre en magazine
Mr X lui-même Mr X est l'un des plus talentueux représentant de l'école belge
ils ont vu que j'étais méticuleux et soigneux Interview exclusive

On dit souvent que les artistes sont difficiles à contacter, qu’ils aiment se faire prier. Pas Monsieur X. L’artiste, qui a tenu à conserver l’anonymat pour des raisons compréhensibles a bien voulu répondre à nos questions. Une petite maison dans une rue banale de Schaerbeek. L’atelier de l’artiste, situé sous les toits est bien éclairé par une grande lucarne. Petite pièce mansardée avec des étagères sur les murs couverts de papier peint. Monsieur X est habillé d’un pantalon noir à rayures, maintenu par des bretelles et d’une chemise à carreaux dont il a retroussé les manches.

Monsieur X: - Ce travail, je n’y attache pas beaucoup d’importance. Vous me dites que c’est de l’art… Je croyais que c’était les tableaux avant tout, l’art… la peinture.

- La notion d’art a beaucoup évolué, vous seriez surpris de ce que l’on qualifie d’art aujourd’hui. Pourquoi faites-vous ce travail?

- C’est bien une question de jeune!… Eh bien pour ne pas m’ennuyer! J’ai travaillé 50 ans à la brasserie d’Anderlecht. J’y suis entré comme coursier à 15 ans… faites le compte! J’ai terminé comme aide-comptable. Je travaillais du matin au soir. J’apportais du travail à la maison. Alors, vous pensez, se retrouver chez soi sans rien faire, c’est dur! Il y a bien le jardin, mais ça ne remplit pas une journée, un jardin! Et puis, quand j’ai eu ma retraite mon épouse est décédée. Elle n’avait pas de santé. Ça arrive. Je me suis retrouvé seul. Les journées sont encore plus longues dans ces cas là. J’ai vu une annonce dans “Le Soir”. Ils demandaient des retraités. Pas sérieux, s’abstenir. Forcément, ils ne voulaient pas des gars qui buvaient. Il y en a toujours. Ils m’ont pris à cause de mes références. Ils ont vu que j’étais méticuleux et soigneux.

Ils ne voulaient pas de gens qui boivent

- Vous êtes à domicile depuis le début?

- Non, j’ai commencé dans leurs buraux. Au début il y avait un esprit d’équipe, on était plusieurs à des grandes tables. On travaillait aussi plus que maintenant. On retouchait beaucoup plus de magazines et de pages forcément. Ça me plaisait, je ne supportais pas d’être seul à l’époque. Maintenant, comme il y a moins de boulot, ils me livrent les deux titres sur lesquels je travaille chaque mois. Penthouse et Mayfair, c’est ma spécialité. Des magazines anglais. Je les préfère aux autres, Play-Boy etc… rapport aux filles, elles sont un peu maigres. Et puis on me fait retoucher plus de pages dans les anglais, il y a plus de travail.

- Qui décide des retouches à faire?

- C’est un chef! Vous pensez bien que c’est pas moi… Je reçois une feuille par la poste avec la mention des pages à retoucher. Si ça ne tenait qu’à moi, je retoucherais toutes les pages. D’ailleurs, je le fais sur mes propres exemplaires. J’aime ça, puis la technique s’ajoute à l’esthétique! Je fais tout au pinceau plat, c’est de l’essence qui dissous en surface l’encre de l’impression. Dans certains cas le trichloréthylène est nécessaire mais il ne faut pas que le produit traverse le papier. Il doit être facilement absorbé et sécher très rapidement… Les gens se rendent-ils compte du travail? Il faut le coup de main pour doser, tracer juste et sans déborder… J’aime pas arriver au blanc du papier, c’est vulgaire! Pour obtenir les ronds gris comme vous dites, il faut juste brouiller l’encre en surface pour dissoudre la photo au bon endroit, ça c’est magique!

- Justement. Avez-vous déjà pensé à la spécificité de votre travail? On vous livre quelques milliers d’exemplaires d’un magazine et vous intervenez dessus manuellement. Vous faites des petits ronds gris, des maculages dans l’entre-cuisse des modèles. Le lecteur qui achètera ces magazines aura entre les mains le résultat de votre intervention. Ce n’est donc plus le même magazine qu’avant…

- Vous êtes gentil de me dire ça. On fait ce travail pendant des années et on ne se rend pas compte. Il faut que ce soit des jeunes comme vous qui me l’appreniez. Seulement, je crois que les gens qui achètent ces magazines préféreraient qu’ils soient moins spécifiques comme vous dites.

- Vous avez raison. Avez-vous pensé à leurs réactions quand ils tournent les pages et voient ces superbes filles dans des poses faites pour montrer leur intimité?… et paf! qu’est ce qu’il y a dessus? Vos petits ronds gris!

des magazines collectors

- Je les fait toujours pareils. Vous savez, avec les années, j’ai le coup de pinceau. J’ai eu une idée il y a pas longtemps, je me suis dit que certains lecteurs les achetaient pour mes macules. Vous allez trouver cela idiot, il y aurait en quelque sorte un intérêt a cacher ce que l’on montre, enfin ou montrer ce que l’on cache! Vous comprenez?

avant/après

- C’est cela! Et vous auriez vos collectionneurs…

- Venez, je vous emmène à l’atelier.

Sur la table, à droite, une pile de Penthouse fraîchement imprimés. Après s’être lavé les mains, Monsieur X nous fait une démonstration de son talent. Il prend délicatement le magazine, le feuillette sans le froisser. Les pages ondulent rapidement sous ses doigts. Il vérifie le numéro de la page. Une superbe rousse au teint clair offre à nos regards ce que la morale s’obstine à cacher et que monsieur X oblitère à son tour d’un coup de pinceau agile. Voilà. Le temps de sécher et à la page suivante!

- Que ferez vous le jour où même Mayfair et Penthouse ne seront plus retouchés? Que ces photos ne seront plus jugées licencieuses dans ce pays?

- Je continuerai pour le plaisir. Je ne serai plus payé, la belle affaire! Je touche une pension régulièrement, ça me suffit pour vivre! Et puis, regardez!

Monsieur X se lève, il ouvre un secrétaire rempli de piles de revues. Il en sort quelques unes et nous les montre. Ces magazines sont interdits en Belgique. Il y en a pour toutes sortes de goûts et toutes les photos portent à l’endroit stratégique la marque de l’artiste.
Aujourd’hui, ces revues ne sont plus retouchées avant d’être distribuées dans les librairies belges. Parfois cellophannées, elles se rangent dans le haut des rayonnages. A cette époque, les distributeurs de presse qui alimentent les librairies belges louait les services de Mr X avant de mettre certaines revues sur le marché belge. Nous n’avions pas eu accès à ces informations, elles étaient aussi en quelque sorte censurées. Il nous avait fallu de longues semaines d’enquête pour trouver l’artiste. Depuis, monsieur X est décédé. Les petits ronds gris sur fond de cuisses en quadrichromie ne rejoindront jamais les pièces des grands collectionneurs. Mais où ont-ils la tête??


© Soldes Magazine - M. Benoît-Jeannin et Marc Borgers.

avant/après